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Rapport d'observations définitives n° 9706 SG de la chambre territoriale des comptes sur le contrôle des comptes et de la gestion de la collectivité de la Polynésie française relative à la lutte contre la pauvreté et l'exclusion pour les exercices 2020 et suivants, du 26 septembre 2025

Paru in extenso au JOPF n° 3 NA du 20/02/2026 à la page 487

Rapport d’observations définitives n° 9706 SG de la chambre territoriale des comptes sur le contrôle des comptes et de la gestion de la collectivité de la Polynésie française relative à la lutte contre la pauvreté et l’exclusion pour les exercices 2020 et suivants, du 26 septembre 2025


Le président : Bien, je vous demande donc de vous reporter au rapport n° 9706, qui intéresse les observations définitives de la chambre territoriale des comptes sur le contrôle des comptes et de la gestion du pays relative à la lutte contre la pauvreté et l’exclusion.

Là, ce sera une discussion générale. Pour la discussion générale, la conférence des présidents a prévu un temps de parole identique, 60 minutes : Tavini huiraatira, 36 ; Tapura, 15 ; non-inscrits, 9.

J’invite, dès à présent, le groupe Tapura huiraatira à intervenir.

Monsieur Édouard Fritch.

M. Édouard Fritch : Merci, Monsieur le président. Mesdames et Messieurs les représentants, Madame la vice-présidente, Monsieur le ministre des finances.

Ce rapport est un rapport important puisqu’il porte effectivement sur la lutte contre la pauvreté, chose qui fait l’objet de constats permanents de notre part, de la part des journalistes, cette pauvreté qui s’installe de plus en plus ici, chez nous. Donc, c’est l’objet de ce rapport qui couvre la période de 2020 à 2023, c’est-à-dire les années où nous exercions les responsabilités du pays. Ce n’est pas vous qui êtes concerné par ce rapport. Il s’étend également, par contre, jusqu’à la situation actuelle depuis mi-2023 sous votre gouvernance. C’est donc un rapport qui nous concerne tous. Il ne s’agit pas seulement d’un document technique, c’est un reflet de ce que nous avons accompli, de ce que nous avons manqué… de ce que nous avons manqué et de ce que nous devons poursuivre.

Tout d’abord, nous avons, vous le savez, il est constaté tous les jours, des déficits structurels à porter. La chambre le rappelle avec force. La pauvreté en Polynésie française est multidimensionnelle. C’est-à-dire que ce n’est pas uniquement une question de revenus, mais aussi une question de logement, une question d’accès aux soins, une question d’éducation, d’emploi, d’inégalité territoriale. La pauvreté est la résultante de plusieurs facteurs : le facteur revenu, logement, éducation et santé. Et c’est cette approche que notre gouvernement avait intégrée dans nos politiques publiques de l’époque. Nous savons tous ici que plus d’un quart de notre population vit sous le seuil de pauvreté monétaire. Là, c’est la question du gain.

Actuellement, la pauvreté monétaire n’a pas le même reflet ici, à Tahiti, que dans les archipels, où le besoin monétaire est moins criant qu’ici. La pauvreté observée dans notre pays frappe d’abord les familles monoparentales — je me reporte au rapport —, les jeunes sans diplôme, les personnes handicapées, les personnes isolées et voire même les familles alcoolisées. En tant que maire, je constate effectivement cette réalité sociodémographique tous les jours sur le terrain. Ce constat est partagé. Il ne date pas d’hier. Il doit rester notre boussole commune.

Concernant notre gouvernance, celle du Tapura, touchant la période de 2020-2023, Le rapport fait des critiques, mais ce rapport souligne aussi des avancées majeures. Oui, oui, la CTC nous adresse des reproches. Nous ne les éludons pas. Elle souligne le manque de coordination entre les différents ministères et les acteurs sociaux, l’absence de stratégie unique et d’indicateurs communs et surtout des retards considérables dans la livraison des logements sociaux.

Comme je vous l’ai dit, nous le reconnaissons. Nous le reconnaissons. Nous allons même plus loin. Sur ce point, les résultats n’ont pas été à la hauteur des besoins, car vous vous rappelez qu’à partir de 2020, juste avant la crise de la covid, alors que la dynamique de construction de logements était forte, les chantiers de construction de logements collectifs et dispersés ont été considérablement ralentis, voire même suspendus, en raison des obligations de confinement de notre pays, surtout en 2021 et 2022.

Mais ce rapport dit aussi autre chose, et c’est fondamental, que notre gouvernance a fait preuve de volontarisme et de moyens sans précédent. Entre 2020 et 2023, les budgets consacrés à la lutte contre la pauvreté ont progressé de 42,6 milliards à 46,7 milliards F CFP. En deux ans, pratiquement, on a augmenté de 4 milliards F CFP en fonctionnement, il y a de 7 à 9,3 milliards F CFP en investissement. Près d’un quart du budget d’investissement de 2023… Le budget d’investissement de 2023 a été orienté vers la lutte contre la pauvreté.

Face à la crise sanitaire, nous avons mobilisé 13,4 milliards F CFP pour soutenir immédiatement 43 000 Polynésiens, salariés patentés, personnes sans ressources. Vous vous rappelez des débats que nous avons tenus ici pour maintenir… maintenir ces personnes en vie. C’était un effort exceptionnel reconnu par la chambre elle-même. Nous avions massivement soutenu nos familles, fragilisées par la longue et exceptionnelle crise sanitaire qui a duré quasiment deux ans.

Nous avons continué à instaurer la gratuité des transports scolaires terrestres, maritimes et aériens pour lutter contre la déscolarisation et donner à chaque enfant les mêmes chances. Nous avons doublé les budgets en faveur de l’emploi et de la création d’entreprises entre 2018 et 2021, et les résultats sont là. Le taux de chômage a résulté. Il est ainsi passé de 10,3 en 2020 à 7,5 en 2024. Le taux d’activité a donc progressé. Ces faits sont indiscutables. Oui, mais tout n’était pas parfait. Mais nous avons mené une politique volontariste ambitieuse et nous avons tenu bon dans un contexte mondial qui était marqué par une crise sanitaire et une flambée des prix.

Concernant la situation depuis mi-2023, le rapport évoque le fait qu’il y a eu des annonces, mais peu d’actes. Cette observation vous concerne, vous. Et aujourd’hui, que constate la CTC sur votre gouvernance ? Elle note que les urgences restent entières. Les urgences que l’on a connues, elles restent entières aujourd’hui, et même parfois elles se sont aggravées. En 2023… en 2023, seuls 24 logements sociaux ont été livrés, 24 alors que nous délivrions l’année précédente en 23 — 22, pardon — 76 logements. Malgré les énormes perturbations de la période covid, sans compter la croissance du nombre de familles qui attendent, et ils sont aujourd’hui plus de 4 000.

Les nouveaux schémas sociaux, comme le schéma directeur de l’action sociale 2025-2030 ou celui de l’insertion économique 2023-2032, sont restés sur le papier. Mais pour l’instant, ce sont des catalogues de bonnes intentions. Ils n’ont produit aucun effet concret pour les familles. La gouvernance, comme à l’époque, reste fragmentée. Il n’y a toujours pas de véritable pilotage interministériel. Les associations qui sont en première ligne auprès des plus pauvres restent financées au coup par coup, sans visibilité pluriannuelle, ce qui les fragilise dans leur mission. Bref, on a entendu beaucoup de discours, on a entendu beaucoup de promesses, mais très peu de résultats tangibles pour ceux qui souffrent.

La comparaison est claire, nous dit le rapport. Entre 2020 et 2023, nous avons reversé les moyens financiers, nous avons protégé les plus fragiles face à la crise et nous avons posé des mesures concrètes et immédiates, comme la gratuité des transports scolaires — que je vous ai déjà dit tantôt —, les aides à l’emploi, les aides sociales exceptionnelles. Depuis 2023, que voit-on ? Des schémas encore dans les tiroirs, une crise du logement qui s’aggrave, un pilotage politique qui reste à inventer.

Mes chers collègues, la différence est nette. Nous avons agi aujourd’hui on tergiverse.

Pour conclure mes propos, la chambre ne nous recommande pas seulement de constater, elle nous appelle à l’action, à agir. Elle recommande de mettre en place un dispositif d’observation de la pauvreté — je crois que c’est en cours, ça va arriver — enfin, le dispositif d’observation de la pauvreté. Elle nous recommande de réaliser, chaque année, un bilan des aides à l’emploi, adopter un programme transversal et pluriannuel, de pérenniser les financements par une réflexion fiscale. En d’autres termes, effectivement, d’imaginer une fiscalité qui viendrait financer ces aides, ces financements pour nos associations et autres.

Le rapport nous dit aussi une chose essentielle, tout cela — c’est ce que nous dit le rapport — dépend de la volonté politique. Ce sont des recommandations sérieuses que nous devons prendre au sérieux. Mais pour y parvenir, il faut effectivement une volonté politique. Il faut du courage et, bien sûr, il faut une méthode. Je pense que la méthode, vous y réfléchissez déjà. Le ministre de la santé nous parlait, ce matin, qu’il y a toujours une méthode. Mais la méthode, c’est que de la méthode. Je crois qu’on est arrivé à un moment où la méthode doit aboutir à un plan d’action.

En 2020-2023, malgré les crises, malgré les limites, nous avons montré que nous pouvions mobiliser l’État, les associations, les communes pour protéger notre population. Nous avons montré que nous savions agir vite et fort quand la situation l’exigeait. Je crois que c’est la grande leçon qu’il faut retenir. C’est qu’on sait se mobiliser tous lorsque l’urgence l’appelle.

Aujourd’hui, nous avons le fort sentiment que vous vous contentez de préparer des schémas pour demain, alors que la pauvreté frappe aujourd’hui. Pendant que les familles attendent un logement, vous rédigez des rapports. Pendant que les jeunes cherchent un emploi, vous annoncez des stratégies pour 2026. La pauvreté frappe partout et tous les jours. Jusque dans les supermarchés, le coût de la vie est une des conséquences de cette pauvreté, une des motivations des motifs de cette pauvreté.

Mes chers collègues, la pauvreté, ce n’est pas juste un thème de colloque ou de séminaire. Pour se donner une bonne conscience et l’illusion d’agir, la pauvreté est réellement une urgence et la pauvreté, c’est de la détresse quotidienne. Ce que le rapport de la chambre nous dit, c’est que la Polynésie n’a pas besoin de grands discours idéologiques. Elle a surtout besoin d’actions concrètes, immédiates, coordonnées. Action, action, action et stop le bla-bla ! Et c’est bien là que se révèle la différence aujourd’hui entre nos différents gouvernements.

Je vous remercie.

Le président : Merci bien.

J’invite les non-inscrits à prendre la parole.

M. Nuihau Laurey : Oui. Merci, Monsieur le président. Madame la vice-présidente, Monsieur le ministre de l’économie, mes chers collègues et quelques centaines de personnes qui continuent à nous suivre à distance.

Cet après-midi, il nous est proposé d’examiner un rapport de la chambre territoriale des comptes sur la pauvreté en Polynésie. C’est un sujet qui est assez peu développé par la chambre. On a plutôt l’habitude de voir des rapports sur les dérives budgétaires, financières de tel ou tel établissement public, la nécessité de réformer telle ou telle politique publique, mais peu de choses, en réalité, sur ce phénomène massif de la pauvreté.

Ce qui est remarquable dans ce rapport, c’est deux choses : d’abord, l’ampleur de la pauvreté, plus du quart de la population vit sous le seuil de pauvreté monétaire, un coût de la vie 31 % plus élevé qu’en métropole, un écart de 45 % sur l’alimentation, un nombre de sans-abri qui est passé d’une cinquantaine au début des années 2000 à près de 700, d’après les chiffres qui sont donnés. Pour cela, il ne faut pas aller très loin. Il faut sortir de notre assemblée pour voir le nombre de personnes qui n’ont pas de domicile et qui vivent finalement dans les jardins ou à côté du McDo et près de 50 000 personnes qui vivent dans un habitat insalubre, soit quasiment 20 % de la population. Et en face de ces chiffres qui montrent une pauvreté presque endémique, on voit aussi dans ce rapport les moyens gigantesques qui sont déployés par notre collectivité pour traiter ce problème de la pauvreté, qui sont chiffrés en 2023 à plus de 46 milliards F CFP en fonctionnement et 9 milliards F CFP en investissement dans le budget du pays et dans les comptes spéciaux, sans compter les 3 à 5 milliards F CFP consacrés, chaque année, par l’État, et malgré tout des résultats qui sont, on peut le dire, catastrophiques.

Finalement, je pense que, durant ces dernières décennies, notre pays, tout gouvernement confondu, a essayé de moderniser, d’améliorer la situation générale, de mettre en place des infrastructures de qualité, d’aider tous les secteurs d’activité, l’hôtellerie notamment, à se développer en créant une compagnie aérienne qui était nécessaire pour ne pas dépendre de l’extérieur pour nos flux touristiques. Mais à côté de ces politiques ambitieuses, beaucoup de gens n’ont pas participé à ce développement. Et je pense que c’est un problème collectif, pas un problème d’idéologie. C’est quelque chose auquel nous devons tous nous attaquer, en fin de compte.

Le rapport met en évidence, je trouve aussi surtout, l’absence de centralisation de la gestion de ces dispositifs. On voit un empilement de systèmes d’assistance, qu’il s’agisse du logement, du transport scolaire, de l’éducation, de l’aide au logement. Dans tous les secteurs possibles et imaginables, le pays, dans le passé, a imaginé des dispositifs pour aider telle ou telle catégorie. Alors, c’est vrai qu’en plus de cette difficulté générale, cette situation est encore plus difficile à vivre pour certaines catégories : les familles monoparentales, les personnes en situation de handicap, les jeunes sans qualification, et pour eux, j’allais dire, c’est la double peine.

Et finalement, quand on regarde bien ce que nous dit la chambre territoriale des comptes, c’est vrai qu’il y a naturellement, pas de centralisation, parce que le ministre en charge du logement essaie tant bien que mal de gérer son sujet. Le ministre de l’éducation essaie de trouver des budgets pour financer le transport scolaire. Chacun essaie, dans son coin, de trouver des solutions. Et donc, ce côté multifacette de la pauvreté empêche, en réalité, d’avoir une gestion centralisée de ce problème qui est pourtant massif dans notre société.

La chambre, comme à son habitude — c’est la seule critique que je formulerai sur ce rapport — propose pour moitié de ses préconisations de mettre en place des outils d’évaluation. C’est sûr que c’est important, mais au-delà de ces évaluations, on voit bien qu’il y a une problématique de fond qu’on a du mal à caractériser. Comme je le dis et comme le dit le rapport, il y a dans tous les domaines des aides. Mais finalement, notre pays est devenu un pays extrêmement assisté. Et pour financer cet assistanat généralisé, il faut augmenter les impôts et je pense que c’est la mauvaise solution et on l’a vu au travers du débat qu’on a tenu sur le RNS. Ce n’est pas en ajoutant des couches supplémentaires de cotisations ou de taxation qu’on va résoudre ce problème. Et notre pays devient finalement, notre économie devient finalement non pas seulement une économie de la pauvreté, mais une économie de la non-activité. Et beaucoup de personnes font un choix très calculé, très rationnel, de rester sous le radar, de bénéficier de toutes ces aides publiques dans tous les domaines. Par contre, en travaillant au noir, en développant le travail clandestin et toutes les autres activités, parce qu’avec un tissu économique aussi petit en nombre de salariés que la Polynésie, aujourd’hui, compte tenu de toute la taxation en termes d’impôts et de cotisations qui existent, sur les petites et moyennes entreprises, aucune, quasiment, n’est en capacité de créer de l’emploi. Alors, le gouvernement peut s’enorgueillir des bons chiffres de l’emploi, mais quand on regarde plus précisément, c’est pour beaucoup de l’emploi public et de l’emploi qui est créé par des structures qui bénéficient de l’assistance publique au travers de monopoles, au travers de concessions, au travers de différents dispositifs qui les protègent, finalement, des aléas de la concurrence, ce qui n’est pas le cas du tissu des petites entreprises.

C’est pour ça que toute la minorité s’est mobilisée pour éviter que ce texte sur le RNS passe, parce qu’il est très mauvais. Et je pense qu’il va finalement amplifier ce phénomène de pauvreté que la chambre territoriale des comptes pointe du doigt. Donc nous, nous continuons à penser que la réforme de ce dispositif n’était pas bonne. Nous continuons à penser que cette augmentation de la pauvreté, on ne peut pas la combattre en multipliant encore plus tous les dispositifs d’assistance et d’assistanat, mais au contraire, en poussant à la responsabilité au travers d’une vraie politique fiscale qui va dans ce sens.

Et c’est avec beaucoup de regret que je vous ai entendu, Monsieur le ministre, indiquer à la télé que vous allez reporter les mesures de réforme que vous aviez proposées et qui devaient accompagner l’augmentation de la pression fiscale du fait du dernier texte, et qu’en fin de compte, toutes ces préconisations que vous aviez formulées, elles sont tout doucement repoussées aux calendes grecques.

Je pense qu’il faut absolument réformer ce système, parce que ce que ne dit pas le rapport, et ce qui étouffe notre pays aujourd’hui, c’est cet assistanat généralisé et je pense qu’il faut sortir de tout ça pour retrouver un élan économique. Donc moi, j’espère que le président de l’assemblée, qui a tenu la semaine dernière, au début de semaine, une réunion pour réactiver la commission d’évaluation des politiques publiques, va aller jusqu’à son terme. Et même si ça sera certainement imparfait, j’espère que notre assemblée aussi pourra juger des politiques publiques et qu’on ne soit pas chaque fois obligé d’attendre les rapports de la chambre territoriale des comptes pour se rendre compte de tout ce qui ne va pas bien dans notre pays.

Je vous remercie.

(Présidence de M. Bruno Flores, deuxième vice-président de l’Assemblée de la Polynésie française.)

Le président : Merci bien.

J’appelle l’intervenant du Tavini. Merci.

M. Vincent Maono : Monsieur le vice-président, Madame la vice-présidente, Mesdames et Messieurs les ministres, Monsieur le ministre, Madame la députée, Mesdames et Messieurs les représentants, chers collègues, chers internautes et cher public, bonjour.

Nous sommes réunis aujourd’hui pour examiner un texte, le rapport d’observations définitives de la chambre territoriale des comptes sur la lutte contre la pauvreté et l’exclusion en Polynésie française.

La chambre territoriale des comptes nous rappelle des réalités douloureuses :

  • près d’un Polynésien sur cinq vit sous le seuil de pauvreté ;
  • les inégalités territoriales se creusent entre Tahiti et les archipels ;
  • le nombre de personnes sans-abri a explosé, atteignant près de 700 personnes en 2024.

Ces chiffres ne sont pas des abstractions.

Ils sont le reflet d’une blessure profonde : celle d’un peuple qui, malgré ses richesses culturelles et naturelles, voit une partie de ses enfants condamnée à l’exclusion. La pauvreté comme obstacle à la souveraineté.

Le débat que nous devons tenir aujourd’hui, n’est pas seulement technique, il est profondément politique.

Car derrière les chiffres, il y a des vies.

Derrière les recommandations, il y a des familles.

Derrière ce rapport, il y a une question essentielle : voulons-nous bâtir un Mā'ohi Nui (NDT, Polynésie française) où chaque enfant, chaque femme, chaque homme peut vivre dignement ?

Pour le Tavini huiraatira, la réponse est claire : la lutte contre la pauvreté n’est pas une option, c’est une priorité nationale.

C’est une condition de notre souveraineté.

Car la pauvreté qui frappe notre peuple n’est pas une fatalité.

Elle est le résultat d’une histoire : celle d’un système colonial qui a concentré les richesses, désorganisé nos structures traditionnelles de solidarité, et créé des dépendances économiques qui perdurent encore aujourd’hui.

Quand près d’un Polynésien sur cinq vit sous le seuil de pauvreté, quand des centaines de nos frères et sœurs dorment dans la rue à Papeete, quand nos archipels éloignés manquent d’infrastructures essentielles, ce n’est pas seulement une crise sociale : c’est une atteinte à notre identité collective.

Car dans la culture polynésienne, personne ne doit être laissé de côté.  

La pauvreté de l’un est une blessure pour tous.

Elle contredit nos valeurs ancestrales de partage, de solidarité et de respect de la dignité humaine.

C’est pourquoi, pour le Tavini huiraatira, la lutte contre la pauvreté est indissociable de la lutte pour la souveraineté.

Un peuple qui veut être libre doit d’abord être capable de nourrir ses enfants, de loger ses familles, de donner un avenir à sa jeunesse.

Sans cela, l’indépendance resterait un mot vide.

Avec cela, elle devient une réalité vivante.

La pauvreté est aussi une arme de domination : tant que notre peuple est maintenu dans la précarité, il est plus difficile de revendiquer ses droits, de se projeter dans l’avenir, de construire une nation souveraine.

En combattant la pauvreté, nous brisons les chaînes invisibles de la dépendance.

Nous affirmons que notre peuple a droit à la dignité, à l’égalité et à la prospérité sur sa propre terre.

Ainsi, notre vote aujourd’hui n’est pas seulement une réponse technique aux observations de la chambre territoriale des comptes.

Il est un acte politique fort : il dit que Mā'ohi Nui (NDT, Polynésie française) refuse la résignation, mais choisit la justice sociale comme fondement de son émancipation, et prépare, pas à pas, l’avènement d’un peuple souverain. 

Car comment construire une nation souveraine si nous laissons des centaines de familles sans logement, des jeunes sans avenir, des personnes âgées sans soutien ?

Les recommandations comme leviers d’action.

La chambre territoriale des comptes nous propose des outils : créer un observatoire de la pauvreté ; atteindre enfin l’objectif de 800 logements sociaux par an ; évaluer l’efficacité des dispositifs d’emploi ; et coordonner nos politiques dans un programme transversal et pluriannuel.

Ces recommandations ne sont pas des contraintes : elles sont des leviers.

Elles nous proposent les moyens de transformer nos politiques sociales en véritables politiques de dignité nationale.

Ce rapport de la CTC nous engage à mieux coordonner nos efforts, à évaluer nos actions, et à renforcer la solidarité au cœur de notre fenua. 

Appel à l’unité

Chers collègues, la pauvreté n’a pas de couleur politique.

Elle touche toutes les familles, dans toutes les communes, dans tous les archipels.

En votant ce texte, nous envoyons un signal fort : celui d’une assemblée unie lorsqu’il s’agit de défendre les plus fragiles.

C’est ensemble que nous devons bâtir un Mā'ohi Nui (NDT, Polynésie française) plus juste, plus solidaire, plus digne. 

En adoptant ce texte, nous faisons trois choses :

  • nous répondons avec sérieux aux constats de la chambre territoriale des comptes ;
  • nous affirmons que la lutte contre la pauvreté est une priorité nationale ;
  • et nous posons une pierre essentielle sur le chemin de notre souveraineté.

Car un peuple qui laisse ses enfants dans la misère n’est pas libre.

Mais un peuple qui choisit la solidarité, la dignité et la justice sociale est déjà en marche vers son indépendance.

C’est pourquoi, au nom du Tavini huiraatira, j’invite l’ensemble de cette assemblée à voter en faveur de ce texte.

Merci. Que l’amour règne. Mes salutations.

Le président : Merci bien.

La parole est au gouvernement

.. Merci.

Mme Minarii Galenon Taupua : Merci bien pour vos interventions sur ce rapport de la CTC. D’abord, je voulais remercier Monsieur Nuihau Laurey pour ses propos, surtout en reconnaissant que c’est un problème collectif. Nous n’allons pas ici rejeter la pierre à tel ou tel gouvernement. Je veux simplement dire que nous avons eu un héritage en 2023.

Juste rappeler quand même à Monsieur Édouard Fritch, Président du gouvernement, à ce moment-là, que lorsqu’il nous dit qu’au niveau des logements, c’est vrai qu’on n'en a construit que 23 en 2023 et 2024. Mais vous le savez comme moi, que quand on prend en charge un gouvernement, il faut trouver des terrains, il faut acheter des terrains, des études et des constructions. Et c’est vrai que nous avons mis deux ans pour pouvoir nous en sortir, parce que nous avons quand même eu un héritage de 4 milliards de déficit au niveau de l’OPH. Je tiens quand même à le rappeler, que les choses soient claires. C’est vrai qu’en 2023 nous n’avions eu que 24 logements et 82 logements en 2024. Mais c’est vrai que nous avons eu aussi un héritage : ces 6 000 demandes de logements de la population.

Pour notre ministre du logement, les objectifs pour 2026, c’est de construire 800 logements. Alors humblement, je dis que c’est un problème qui nous incombe tous, cette pauvreté. Et je dis que nous ne pouvons pas être insensibles à ce thème « pauvreté ». Nous sommes tous responsables et sensibles à cette thématique de la pauvreté. On peut citer toutes les personnes qui sont pauvres, mais moi je dis aujourd’hui que ce qui est important, c’est cette coordination entre tous les ministères et ça a été une initiative, une directive de notre Président du gouvernement Moetai Brotherson, qui nous a imposé de travailler en interministérialité. Il est vrai que quand il y a eu cette enquête de la CTC, nous nous sommes rendu compte qu’il y avait 46 milliards de dispatchés en fait sur tous les ministères, et nous avons organisé un séminaire gouvernemental pour te dire qu’il faut qu’on travaille en interministérialité. Eh bien, c’est ce que nous faisons aujourd’hui.

C’est vrai qu’il faut une politique volontariste ambitieuse, c’est vrai que les urgences restent entières. Mais ce que je veux dire aujourd’hui, c’est que nous avons mis en place des feuilles de route. Par exemple, personnellement j’ai mis en place le plan de dignité humaine avec le schéma directeur de l’organisation sociale et médico-sociale, donc qui va courir de 2025 à 2030. Si on me dit, Monsieur Fritch, Monsieur le Président nous dit que c’est un catalogue mais avec rien, je suis désolée parce qu’il faut quand même qu’il y ait une feuille de route pour qu’il y ait un pilotage gouvernemental et ministériel qui soit fiable.

Les résultats, on va les évaluer au fur et à mesure puisque ce schéma directeur, je l’ai fait voter en avril 2025. En avril 2026, nous ferons la première évaluation puisque dans les actions prioritaires prévues dans le schéma, une des actions prioritaires, c’est bien sûr l’aide aux familles monoparentales.

Vous aviez dit aussi qu’il y avait ce... Non, vous n’aviez pas parlé de ça. Il y a juste une méthode « Définir une méthode d’évaluation de l’insertion des personnes handicapées », il faut savoir que notre Président nous a donné comme directive d’aider notre délégué interministériel du handicap, justement à travailler sur un projet d’inclusion totale du handicap, et c’est très important.

Il est vrai aussi que dans les interventions, on parle de l’ampleur de la pauvreté qui existait, un nombre de sans-abris qui augmente. Mais sans-abris, oui, mais nous avons organisé plusieurs sessions de l’insertion préprofessionnelle de ces sans-abris. Et je veux quand même dire qu’il y a une baisse des sans-abris ; et s’il y a une augmentation de personnes dans la rue, c’est peut-être aussi de la mendicité qui a été développée, et nous travaillons justement là-dessus.

La pauvreté actuellement est pandémique — c’est ce qu’il nous a sorti Monsieur Nuihau Laurey —, avec 46 milliards en fonctionnement et 9 milliards en investissement. C’est pour cela que nous devons travailler en interministérialité, et nous avons le soutien de notre ministre des finances — c’est pour ça qu’il est présent aussi à mes côtés cet après-midi — parce qu’on ne peut plus rester, comme nous a rappelé Monsieur Nuihau Laurey, on ne peut plus en fait faire ce que vous nous aviez dit « chacun essaie dans son coin, chaque ministre essaie dans son coin de réussir son projet ». Aujourd’hui c’est ensemble, c’est tous les ministres réunis, nous parlons de notre projet, nous avons des conseils interministériels qui sont des conseils interministériels qui sont mis en place régulièrement pour que nous annoncions tous nos projets, tout ce que nous faisons ensemble, et surtout que nous travaillons ensemble parce qu’il est très très important.

Vous parliez aussi de l’assistanat. Je pense que ce terme « assistanat » a existé depuis des décennies. Aujourd’hui, nous ne parlons plus d’assistanat puisque nous voulons responsabiliser justement les gens qui viennent demander des aides. Au niveau de la DSFE, puisque c’est sous ma tutelle, nous avons décidé de responsabiliser chaque personne qui vient nous demander une aide, c’est-à-dire qu’au niveau de la DSFE, il y a un accompagnement de ces personnes qui sont en difficulté. Parce qu’avant, je préfère le dire, on avait l’habitude de leur donner des aides et c’est tout. Parce que nous n’avons aucune preuve de ce qui a été donné, combien, aujourd’hui, nous avons décidé au niveau de la DSFE d’avoir des chiffres, d’avoir des pourcentages, puisqu’aujourd’hui il faut que l’on travaille sur des chiffres.

Alors la gouvernance éclatée, on l’a plus au niveau de notre gouvernement, puisque les actions qui étaient dispersées entre tous les ministères sont maintenant rassemblées sous forme de projets communs du gouvernement et du pays. Je voulais aussi remercier mes collègues responsables de la majorité Tavini au sein de l’assemblée, puisque nos collègues aussi nous ont proposé des projets de fonctionnement pour qu’on travaille vraiment ensemble et que nous allons mettre en place avec eux tous, puisque nous avons décidé de travailler ensemble, parce que ça c’est très important. Il est vrai qu’au départ, on essayait aussi de trouver notre voie — n’est-ce pas ? —, avec tous les héritages que nous avons reçus. C’est pour cela que je voulais vous dire, chers collègues, que la pauvreté, ce n’est pas — comment dire ? —, il faut que ce soit vraiment un concept que nous devons garder en nous pour pouvoir nous entraider.

Je voudrais remercier aussi le collègue du Tavini huiraatira qui nous a tous invités à bâtir une société solidaire de notre pays et communautaire. C’est pour cela que nous avons décidé de travailler bien sûr avec les communes que je ne cesserai de remercier, mais aussi avec les confessions religieuses, avec les associations. On a peut-être émis comme critique que les associations n’étaient pas formées, nous avons commencé la formation des associations depuis janvier 2025 sous l’égide de la DSFE. Nous avons décidé aussi d’accompagner les édifices solidaires et tous les édifices médico-sociaux. Pourquoi ? Parce que nous nous sommes rendus compte que tout le monde avait besoin d’être accompagné, justement pour évaluer toutes les dépenses publiques que nous faisons au niveau du pays.

C’est pour cela, chers collègues, je le dis, nous faisons un travail en interministérialité. Tout ce qui est de demander que la Polynésie française doive franchir une étape décisive, oui, nous devons nous doter d’une stratégie claire, unifiée et durable, avec un pilotage solide et des financements sécurisés. Notre gouvernement le fait et le fera, car au-delà des chiffres, il s’agit d’un choix de société. Il faut garantir à chaque Polynésienne et à chaque Polynésien une vie digne, un avenir possible, une place reconnue dans notre communauté. C’est pour cela que nous avons décidé de respecter nos spécificités polynésiennes, de respecter notre culture pour que nous puissions avancer, et surtout bâtir une société solidaire de notre pays.

Merci bien pour votre écoute.

Si mon collègue ministre des finances peut compléter, il a la parole.

Le président : Merci, Madame la vice-présidente.

Monsieur le ministre.

M. Warren Dexter : Merci, Monsieur le président.

Je voudrais aussi dire quelques mots sur ce sujet de la pauvreté, c’est un sujet grave en Polynésie. On sent bien qu’il y a de plus en plus de pauvres dans notre pays, c’est un vrai problème. Si vous allez voir, par exemple, dans les publications de l’ISPF, vous allez même voir que, je le disais hier soir à la télé, en termes d’inégalité sociale, le fameux indice de Gini, dans tous les outre-mer, on est les derniers avec Mayotte. Ça fait honte… Donc on a le devoir de réagir. Il y a pourtant de belles choses qui ont été faites : je prends l’exemple de la PSG en 95, ça a été une superbe avancée au plan social dans le sens de plus d’égalité, mais ça ne suffit pas. Je vois aussi que dans notre système c’est déjà pas mal redistributif, les richesses. Mais quand on regarde les dispositifs où le pays aide, on s’aperçoit que pour beaucoup, ce n’est pas axé sur les pauvres. Je prends l’exemple des PPN, tout le monde peut acheter des PPN. Je prends l’exemple de la stabilisation des prix des hydrocarbures, tout le monde peut acheter au même prix. Donc il y a des systèmes de soutien, mais qui ne sont pas suffisamment axés sur ceux qui en ont vraiment besoin. Et je pense que rétablir les égalités, ça va aussi vers là. Je l’ai dit aussi, et encore hier soir à la télé, le gros problème qu’on a en termes d’inégalité sociale, c’est le poids de la fiscalité indirecte dans notre pays, qui fait non seulement la cherté de la vie, mais qui fait aussi les inégalités parce que la fiscalité indirecte, c’est ce qui impacte la douane, c’est ce qui impacte les taxes sur la consommation. Tout le monde paie pareil, le juste et le pauvre. Donc ça, ça nous plombe en termes d’inégalité. C’est pour ça qu’on a le devoir de vraiment réagir sur tous ces sujets-là.

Après moi, si vous vous rappelez bien, une de mes premières interventions, quand j’ai été nommé à ce poste, je vous ai dit qu’il faut faire attention parce que j’ai le sentiment que le social est en train de bouffer l’économie. Il ne faut pas oublier que toutes les aides et tout ça, c’est l’économie en fait qui finance, qui vient derrière financer, après on redistribue au social. Donc moi, je rejoins totalement les propos de Nuihau pour dire que je pense qu’on est arrivé au taquet en termes de pression fiscale. J’ai fait mes calculs et en termes de paiement obligatoire dans notre pays, on a dépassé les 40 % du PIB. En France, pour rappel, ils sont à 46 ou 47 %. C’est vrai qu’ils ont beaucoup plus, mais eux ont l’excuse de devoir financer des compétences régaliennes que nous on n’a pas : armée, police, juge, tout ça. En plus, ils payent aussi notre éducation ici.

Donc, ce que je voudrais dire, c’est qu’il faut en fait repenser nos aides dans le périmètre actuel, repenser nos aides, pour faire en sorte que ça profite davantage aux personnes défavorisées. Et je pense que la clé de tout ça, pour remédier à cette situation au-delà des aides, c’est l’activité effectivement. La priorité n° 1, ce doit être l’emploi. Il faut absolument qu’on arrive à mettre ces personnes, qui sont dans la pauvreté, qui souvent sont en situation de sans-emploi ou de sous-emploi, il faut absolument que l’on trouve les moyens de les mettre dans l’activité. Sinon, on ne va pas y arriver. On va rester dans cette économie d’assistanat. C’est un sujet grave. Je crois qu’il faut vraiment le traiter avec beaucoup de sérieux.

Merci.

Le président : Merci, Monsieur le ministre.

Nicole.

Mme Nicole Sanquer : Oui, merci.

Madame la vice-présidente, je profite de ce débat sur la pauvreté, les aides sociales qu’on donne à nos familles défavorisées. J’ai été sollicitée, pas plus tard qu’hier, par les gérants de garderies et crèches. Apparemment il y a un retard de paiement, surtout pour la prise en charge des enfants de familles défavorisées. Il y en a certaines depuis janvier, et beaucoup sont un peu sur presque la fermeture, tellement il y a de retards de paiement. Alors, si vous pouviez regarder ce sujet, j’en profite de vous voir là.

Aussi, par rapport à toutes les interventions qui ont été dites, c’est vrai que la pauvreté, c’est vraiment un sujet prioritaire, primordial, pour accompagner nos familles au quotidien. Mais par contre, je ne pense pas que le fait d’être indépendant ou souverain fera en sorte qu’on ait moins de pauvres de notre pays.

Voilà. Merci.

Le président : Merci.

Madame la sénatrice.

Mme Lana Tetuanui : Oui. Merci, président.

Après les interventions de notre vice-présidente, puis de notre ministre de l’économie, je me suis dit qu’il était important que j’intervienne à mon tour, notamment au sujet du rapport qui vient d’être rendu. C’est quand même un rapport de la chambre territoriale des comptes. Et puis, pour les fins connaisseurs de la pratique un peu comment on étudie, comment on rend un rapport, mis à part les statistiques, ils ont aussi leur philosophie et leur regard extérieur par rapport à ce qui se passe ici, au fenua.

La vraie question que je me pose aujourd’hui, outre ce qui a été déclaré par notre vice-présidente, tous ceux qui sont passés, qui ont occupé les fauteuils que vous occupez aujourd’hui, ont essayé aussi d’écrire ou bien de faire des propositions. Le sujet ne date pas d’aujourd’hui. La vraie question que je me suis toujours posée ici et que je repose aujourd’hui en 2025, qu’est-ce qu’on appelle un pauvre en Polynésie ? Qu’est-ce qu’on appelle un pauvre en Polynésie ?

Une vraie question. En termes de logements, quand vous faites un peu le tour de ce pays, les mêmes à qui on a attribué des logements sociaux, aussi bien appartements ou bien des maisons MTR dans les îles, 25 ans après, ce sont les mêmes qui reviennent au guichet et redemandent la même chose. On dit ça un cercle vicieux. Les bons alimentaires qu’on distribue tous les quinze jours, ce sont toujours les mêmes. Est-ce qu’à un moment donné, est-ce qu’à un moment donné — c’est peut-être grave venant de moi, en plus si je dis ça — il ne faudrait pas arrêter ? Parce qu’il arrivera un jour où le pays ne pourra plus aussi. Est-ce qu’on s’est posé la question le jour où la force publique sera en cessation de paiement, on fait quoi ?... On fait quoi ? Et vous avez raison, Monsieur le ministre des finances, celui qui gagne 600 000 F CFP par mois paie le même prix d’un bœuf en boîte que celui qui ramène à peine 15 000 F CFP par semaine, ou par mois peut-être, dans son foyer. Sujet, peut-être.

Vous savez, c’est un peu la gestion aussi de nos foyers, avec nos enfants. Plus tu donnes, elle dit : « Eh, pas aller travailler parce que maman, papa va donner, va acheter de toute façon. » C’est ce laxisme-là. On leur a trop donné l’habitude.

Je ne veux pas jeter l’opprobre sur le gouvernement actuel parce que... Mais il est peut-être temps, il est peut-être temps. Je ne dis pas qu’il ne faut pas aider. Y en a vraiment qui essayent de réussir dans leur vie et qui n’y arrivent pas. Y pas de sujet sur ça. Nous, les élus, on s’amuse des fois à aller remettre des clés de logements — et là, je connais bien — dans les archipels, les logements de type OPH peut-être. Quand tu leur expliques : « Oui, vous avez payé peut-être votre participation à hauteur de 380 000 — je dis un chiffre comme ça —, mais le vrai coût, ça coûte 8 millions. Vous avez réfléchi qui paye l’écart ? » D’un. Chers amis, faites des efforts, dans un an, trouvez un moyen d’acheter un pot de peinture pour entretenir votre maison car c’est la collectivité qui a payé votre logement. Quinze après, tu revois les mêmes personnes, les mêmes dossiers re-logement. À un moment donné, à un moment donné, on se pose aussi des questions. En tout cas, moi, je me pose beaucoup de questions.

Bon social, on sait déjà quand ils ont obtenu le bon alimentaire. Heureusement qu’avec le bon alimentaire, ils ne peuvent pas s’acheter de l’alcool. Je me pose la question. C’est vrai que si on évitait de donner autant de bons, il faut créer l’activité. Là, on se rejoint, Monsieur le ministre, sur ça.

Est-ce qu’on est pauvre par volonté ? Est-ce qu’on est pauvre parce que c’est comme ça ? Est-ce que ne pas travailler, mais quand même avoir du (de la) nourriture à table avec les produits de la pêche ou du champ, ça s’appelle un pauvre ça ici chez nous ? Je ne sais pas. Est-ce qu’avec le fruit du secteur tertiaire, on réussit quand même à amener nos enfants à l’école, à pousser dans l’université ? Est-ce que ça, c’est pauvre aussi ça ? Je n’en sais pas, je n’en sais rien. Est-ce qu’une grande partie, ceux qui touchent le COTOREP, le jour où on paye, on les voit tous, pratiquement la plupart, devant la devanture des magasins ? On observe une alcoolisation collective. Est-ce qu’on doit continuer sur cette lignée-là ?

Et ceux qui doivent se lever à 3 heures du matin, à 4 heures du matin, à 5 heures du matin, même pour aller toucher un Smig, qui doivent payer leur essence, toutes les dépenses quotidiennes de la maison, mais qui essayent quand même d’avoir leur propre dignité et qui regardent tous ces agents publics qui vont où ? Toujours les mêmes. Je ne sais pas...

Je veux bien lire un peu — enfin, j’ai lu un peu les préconisations de la chambre territoriale des comptes —, il n’y a aucun problème, ils savent très bien analyser tout ce qu’on doit faire. C’est leur analyse. Parce que quand tu gagnes au-delà de 1 million, c’est facile de dire à celui qui n’a rien du tout, il faudrait peut-être faire ça, ça, ça, ça.

Polynésie : 280 000 habitants. 280 000 habitants. À l’époque, on donnait des CAE, 100 000 F CFP. Chers amis, faites un effort, en un an, vous pourrez payer votre participation 300 000. Les contrats CAE ont été supprimés. Renouvelé deux fois, trois fois pour certains, et la maison n’a jamais été payée. C’est aussi un constat.

Et ceux qui ne viennent pas frapper aux portes peut-être de la DSFE, aux portes de l’OPH peut-être, alors que, on le sait, ils n’ont rien. Et pourtant, des jours, voire des semaines passent et vous voyez ces enfants revenus de France, bardés de diplômes. Moi, je me dis des fois, c’est peut-être nous, le politique, enfin, le politique au sens large du terme, qui avons un problème. Comment alors ils ont fait aussi ? Ils ont payé l’électricité, ils ont payé l’eau… Mais ils ont réussi quand même, avec rien !... Il serait peut-être temps, à un moment donné, qu’on prenne aussi notre courage par les deux mains et dire : « à un moment donné, il n’y aura plus de lait. » À un moment donné, il n’y aura plus aussi de lait.

Dans le secteur tertiaire, aide au développement de l’agriculture, si seulement ces dispositifs avaient été mobilisés, notre pays serait aujourd’hui saturé de champs agricoles. Combien d’argent public a été mis, justement parce qu’on n’arrive pas à leur trouver un travail dans l’administration, on a poussé vers le secteur tertiaire ?

En 2025, ce sont ceux qui n’ont pas du tout eu d’aide ou très peu, on les voit venir exposer à la foire agricole. Et ceux à qui on a acheté pas un repas, ni une pelle, mais presque un tracteur, fourni les engrais, fourni même les plantes — leurs champs sont aujourd’hui envahis par les lianes. C’est ça aussi la réalité.

Pour vous dire, Madame la vice-présidente, est-ce que quelque part, ce n’est pas nous-mêmes à travers, je ne dirais pas assistanat, nos choix peut-être qui — comment dire ? —, qui maintenons cette forme d’assistanat dans ce pays ? Parce que moi, je suis polynésienne, et on me dit que je suis une Polynésienne pauvre. Je ne peux pas accepter ! Parce que le Polynésien est un homme courageux. Ne sommes-nous pas, par nos propres décisions, en train d’habituer notre population à une attente permanente ? À espérer que tout tombe du ciel.

Là, il n’y a pas de couleur politique, sujet à réflexion.

Je vous remercie.

Le président : Merci bien.

Tapati.

M. Tafai, Mitema Tapati : Non, merci beaucoup pour ces propos qui sont très importants. Nous devons comme le disaient les anciens, déposer nos querelles, prendre du recul, réfléchir et revoir notre manière de considérer ce peuple.

Il n’y avait pas de personnes pauvres autrefois en Polynésie française. Les familles comptaient une dizaine d’enfants. La Caisse de prévoyance sociale n’existait pas. La terre et la mer nourrissaient et faisaient vivre les gens — ce n’était pas l’argent.

C’est l’argent qui a appauvri l’homme. Et pourtant nous continuons à le sacraliser, à lui accorder toujours plus d’importance. Avec lui l’injustice et l’inéquité.

Notre principe devrait être d’élever celles et ceux qui sont tout en bas ; et celles et ceux qui sont tout en haut, lorsque cela est nécessaire, devraient redescendre, afin que l’équité puisse s’instaurer.

Or, du fait des orientations prises par le pays, cette mesure a disparu. Aujourd’hui, on ne distingue plus ce qui est juste, ni même la dignité et l’équité dans la société.

Il y avait aussi, il y a quelques années, un responsable d’établissement scolaire dont le salaire mensuel était élevé, tandis que celui des agents était très bas.

Et lors de leurs réunions, il disait ceci : comment peut-on accepter que, dans un même commerce, nous mangions la même nourriture, alors que moi je gagne beaucoup plus qu’eux ?

C’est pourtant cette réalité-là que nous vivons aujourd’hui dans notre société.

Je tiens à remercier pour les échanges que nous avons eus en ce début de soirée.

Il nous faut aujourd’hui nous tourner vers l’avenir, car demain, il sera trop tard. Il nous revient donc, dès à présent, de prendre un temps de réflexion pour rectifier notre trajectoire et ajuster nos pas avant d’agir.

Car, comme il a été dit précédemment, il n’existe pas de pauvres, mais les gens ont été rendus pauvres. C’est le système qui a appauvri le peuple.

Ainsi, si nous voulons éradiquer la pauvreté, il nous faut changer ce système et le rénover.

Et comme il a encore été rappelé, les échanges que nous avons aujourd’hui ne sont pas ceux d’un débat politique ordinaire. Nous n’avons pas à faire de politique sur le dos de notre peuple.

Devant cette assemblée où nous siégeons, tout près d’ici, vivent ces familles — cette mère et son enfant dormant près des vestiaires, à portée de vue du parking.

Autrefois, les Polynésiens avaient une terre. Aujourd'hui, il n'y en a plus. Et c’est précisément parce que notre peuple n’a plus de terre que nous sommes réunis ici pour en débattre. La responsabilité nous incombe désormais.

Je crois qu’il n’est plus temps pour nous de nous renvoyer la faute, de chercher des coupables, ou de fuir nos responsabilités. Le gouvernail est entre nos mains. La pagaie est entre nos mains. Le temps, lui aussi, est entre nos mains.

Que l’équité règne dans notre pays. Il y a trop d’injustices et d’inégalités.

Souvenons-nous du chant de Moorea, de cet homme qui a été déchu — le sage disait vrai :« Assieds-toi. Regarde d’où la chute a commencé. Puis reviens sur tes pas pour redresser ta trajectoire. »

Pour corriger notre trajectoire, il nous faut des décisions franches, pleinement assumées et fermes.

Car si certains de nos projets sont devenus trop grands, trop coûteux, trop éloignés de la réalité du peuple — ils ne font aucun bien. Il vaut mieux abandonner ces grands projets, et tourner notre regard vers notre peuple.

Ainsi, merci bien pour ces échanges. Retenons-les, Madame la ministre, comme une ligne directrice — comme un principe sur lequel nous pouvons nous appuyer pour relever notre peuple.

Merci.

Le président : Merci bien.

Le gouvernement souhaite intervenir ? On avance ?

Mme Minarii Galenon-Taupua : Non, en réponse — merci bien pour vos interventions — je voudrais simplement vous dire Tapati que votre message a été entendu.

Merci bien.

Le président : Merci bien pour ce débat. Il n’y a pas de vote, c’est juste un débat.

On avance maintenant.



Les rapports peuvent être consultés sur le site internet de l'assemblée de la Polynésie française à l'adresse www.assemblee.pf
Les interventions en langues polynésiennes ont fait l'objet d'une traduction surlignée en gris.

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